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Soi-même comme une reine ou les délires d’Elisabeth Roudinesco

Publié le 30 juin 2021 sur le site du QG décolonial.

« Comme on le voit, il y a maintenant des universitaires – toujours les mêmes – qui agissent en usant d’une méthode et d’un vocabulaire inacceptables, remplaçant toute forme de débat par des appels à détruire la réputation de leurs collègues. »

Elisabeth Roudinesco est furieuse. Ses amis, les très respectables et très installés Michel Wieviorka et Alain Policar, ont été violemment pris à parti par les inquisiteurs du néo-conservatisme à la française pour crime d’ « islamo-gauchisme ». Prenant sa plus belle plume[1], elle vole à leur secours et fustige une tribune (parue dans Marianne le 3 mai 2021) d’« une violence dévastatrice qui n’est pas sans rappeler les heures sombres du maccarthysme ». Ainsi, c’est le ventre mou de l’aristocratie intellectuelle, agrippé à ses vieilles lunes, l’ « universalisme » et les droits de l’homme – en un mot le cœur de la sociale démocratie  –  qui est dans l’œil du cyclone des forces les plus obscures et les plus déchainées de la période. Il faut comprendre que si ce ventre mou est l’adversaire des forces révolutionnaires qui le considèrent comme un obstacle à la remise en cause de l’ordre capitaliste, il l’est aussi des forces les plus réactionnaires. Pour ces dernières, il persiste à protéger les classes populaires et notamment indigènes en leur octroyant le statut de sujets sociaux. En d’autres termes, tant que ces élites, tout en fonctionnant comme des auxiliaires du pouvoir, n’abandonnent pas leur lecture scientifique de l’ordre social, qu’elles se dressent contre les analyses essentialisantes et culturalistes des phénomènes sociaux, elles restent un ennemi à abattre de l’ordre pré-fasciste que ces McCarthy 2.0 attendent comme certains attendent le Messie.

S’il est vrai que l’offensive sans foi ni loi des signataires de la tribune de Marianne sidère par sa violence et son immoralité, il ne serait pas inopportun de rafraichir la mémoire de la célèbre historienne qui n’a de cesse, avec ses amis du ventre mou, d’employer des méthodes similaires à l’égard des « indigénistes » et autres « islamo-gauchistes » (car on est toujours l’islamo-gauchiste de quelqu’un) pour les bouter hors de l‘honorabilité intellectuelle. Dans son dernier livre, « Soi-même comme un roi » où elle prétend faire la démonstration des dérives identitaires et essentialistes des mouvements féministe et décoloniaux, le moins que l’on puisse dire c’est qu’il y a urgence à balayer devant sa porte. Si son livre est truffé de mensonges et de contre-vérités contre de nombreux militants ou intellectuels identifiés comme engagés contre le sexisme, le racisme ou dans le mouvement décolonial, je ne m’attarderai ici que sur ce qui concerne le PIR ou mes propres écrits. Elle nous consacre en effet pas moins de douze pages où le grotesque le dispute à l’affabulation. Par ailleurs, je ne ferai ici aucun effort pour convaincre le lecteur du bien fondé de la pensée décoloniale. Je ne cherche à convertir personne. Je me contenterai juste de confronter les multiples mensonges de l’honorable historienne – qui finissent par former un délire caractérisé – aux faits et à nos véritables écrits. Il apparaîtra très vite qu’en elle se cache un McCarthy très en forme et qu’à ce titre elle n’a rien à envier à ses propres ennemis. Haut les cœurs !

En verve, ce 7 mars 3021, à l’antenne de France Inter et en pleine promotion de son livre, elle déclare[2] :

« Je reproche à Houria Bouteldja d’avoir commencé son livre en disant qu’il faut fusiller Sartre et qu’elle préfère l’OAS au manifeste des 121« .

Délire. Où a-t-elle pu lire une phrase aussi démentielle ? Comment un militant décolonial ou même mollement antiraciste peut-il préférer l’OAS au manifeste des 121 ? Non seulement cette phrase ou cette idée n’existe nulle part mais je n’ai n’ai jamais – JAMAIS – évoqué le manifeste des 121 ni dans mon livre, ni ailleurs. Qu’est-ce qui autorise une intellectuelle reconnue à une telle grossièreté ? J’imagine que sur une sorcière les règles élémentaires de la rigueur ne s’appliquent pas et que sur elle il est même recommandé de s’essuyer les pieds ?

Elle poursuit : « Ca récuse l’idée qu’en France, à droite comme à gauche il y a eu un mouvement anticolonialiste »

Délire. Voici ce que j’écris réellement dans l’introduction de mon livre à propos de Sartre :

« Le philosophe français prend position en faveur de l’indépendance de l’Algérie. Il s’attire les foudres de milliers d’anciens combattants sur les Champs-Élysées ce 3 octobre 1960. Sartre n’est pas Camus. En matière de colonialisme et de racisme, il ne se trompera presque jamais. On le retrouvera mobilisé contre le « cancer » de l’apartheid, contre le régime ségrégationniste des Etats-Unis, en soutien à la révolution cubaine et au Viêt Minh. Il se déclarera même porteur de valises du FLN. Non, décidément, il n’est pas ce Camus contre lequel l’Algérien et poète Kateb Yacine prononcera un réquisitoire implacable. »

Cette introduction est, contrairement aux allégations  de Roudineso, un hommage à Sartre– et par là à un certain anticolonialisme français – mais le propos se prolonge en effet par une critique radicale de son aveuglement face au caractère colonial de l’Etat d’Israël :

« Sartre n’est pas Camus, mais il n’est pas Genet non plus. Car au-delà de son empathie pour les colonisés et leur légitime violence, pour lui, rien ne viendra détrôner la légitimité de l’existence d’Israël. »

Ainsi, il ne s’agissait pas pour moi de réfuter l’anticolonialisme de Sartre – ce qui serait une aberration historique et une faute morale – mais de mettre en évidence ses limites et ses contradictions. Elisabeth Roudinesco sait-elle, peut-elle lire une phrase, un paragraphe jusqu’au bout ?

Toujours dans cet entretien, tout en se revendiquant de Césaire qui aurait, selon elle, critiqué le mouvement décolonial (on aurait aimé connaître les références exactes de cette critique), elle déclare : « aujourd’hui, toute cette extrême gauche conteste à Sartre, conteste le droit à des Blancs d’être anticolonialistes. »

Délire.  Il y a d’abord ici une contradiction dans les faits. L’extrême gauche étant blanche de manière écrasante, on ne voit pas trop comment elle pourrait se contester à elle-même le droit d’être anticolonialiste. Par ailleurs, tout mouvement décolonial conséquent ne cherche qu’une chose : gagner en hégémonie. Si tel est son ambition, le but ne peut être de « contester aux Blancs d’être anticolonialistes » mais au contraire d’œuvrer pour consolider cette conviction, de la développer et là où elle n’existe pas de la susciter. Cet objectif est dans tous les documents programmatiques du PIR. La rigueur scientifique de Roudinesco laisse à désirer.

Dans son livre, elle écrit : « Nous sommes les Indigènes de la République » : ce « nous » signifiait que l’on avait bien affaire à un processus de séparation communautaire, et donc à l’affirmation de la définition d’une « identité indigéniste » reconstruite selon une hiérarchie des « ethnies » et donc « racialisée ».

A tout jeune antiraciste en herbe, j’aurais expliqué ceci : un propos descriptif n’est pas un propos prescriptif. Les Indigènes politisés ne sont que des huissiers. Ils constatent un état de fait. Ils n’ont ni la volonté de prolonger leur condition dans un quelconque racialisme ni surtout le pouvoir de la faire. De plus, et les Indigènes l’ont dit et répété, ils ne sont pas assez stupides pour vouloir reproduire le système racial qui les opprime, au contraire, ils veulent l’abolir comme les féministes veulent abolir le patriarcat. Sauf qu’Elisabeth Roudinesco n’est pas une antiraciste en herbe, elle est rompue au débat public. La féministe Elisabeth Roudinesco a suffisamment de mémoire pour se souvenir que les antiféministes des années 70 ont précisément reproché aux féministes de vouloir « se séparer » des hommes quand elles pointaient un système comme il leur a été reproché de vouloir renverser les hiérarchies pour en créer de nouvelles au détriment des hommes. N’est-ce pas ce discours fondamentalement malhonnête qu’elle est en train de reproduite contre les décoloniaux ? Elle continue :

« L’appel réunissait des militants de tous bords qui, refusant catégoriquement quelque théorie de la lutte des classes que ce soit, reconduisaient sans le dire une politique de la race ».

Délire. Il suffit de demander aux flics qui recensent les profils politiques des militants radicaux et qui savent que la plupart des fondateurs des indigènes sont marxistes. C’est le cas de Sadri Khiari (trotskiste tunisien), de Youssef Boussoumah (d’obédience plutôt Mao), de Laurent Lévy (communiste), de M’baïreh Lisette (indépendantistes caribéens), de Said Bouamama (communiste) sans parler de l’ensemble des signataires de l’appel pour la plupart apparentés à l’extrême gauche. Tout comme Robert Hue en 2005, Roudinesco, dont on peinera à trouver les faits d’arme en termes de lutte de classe, reproche aux indigènes ses propres renoncements. Classique.

« Et du coup, tous les principes de la laïcité furent brocardés en tant que signes de la barbarie coloniale. Les militants indigénistes récusèrent ainsi la loi du 15 mars 2004 sur l’interdiction des signes religieux à l’école regardée par eux comme la perpétuation d’une démarche colonisatrice ».

Délire. Les principes de la laïcité n’ont jamais été « brocardés » par qui que ce soit. Seule la loi de 2004 était dans l’œil du viseur précisément parce qu’elle créait une rupture avec la laïcité de 1905. J’ai moi-même co-signé une pétition « Oui à la laïcité et non aux lois d’exception » au moment où le débat faisait rage en 2003. Mais l’historienne Roudinesco n’a pas estimé utile de remonter l’histoire dans ce passé  pas si lointain. Et pour cause ! Cela aurait détruit sa démonstration qui avait besoin d’un mensonge supplémentaire pour tenir debout.

« En outre, ils vantèrent les mérites d’un néocolonialisme fondé sur la loyauté des femmes arabes envers leurs hommes – pères, époux et frères – , eux-mêmes victimes du fait colonial et contraints de les ramener à l’obscurantisme religieux. »

Délire. Ils sont nombreux les lecteurs paresseux à avoir fait ce type d’interprétations. Ce trop grand nombre rend sûrement inutile ici l’explication selon laquelle le racisme crée des solidarités contradictoires et conflictuelles et que cette analyse ne vaut pas prescription. Mais comme c’est compliqué et que tout cela demande une certaine gymnastique de l’esprit, je veux bien m’abandonner à la miséricorde.

« Quant aux deux fondateurs du mouvement, Sadri Khiari et Houria Bouteldja, ils affirmaient que leurs principaux adversaires étaient, non seulement les mouvements antiracistes de gauche mais aussi les LGBTQIA+ qui avaient acquis des droits et s’étaient donc normalisés. »

Délire. Le seul rapport que nous ayons théorisé avec l’ensemble des mouvements de gauche, quels que soient leur spécificités, se résume comme suit : « Parce qu’elle est notre partenaire privilégiée, la gauche est notre adversaire premier ». Ce qui signifie d’abord que nous n’envisagions nos alliances qu’avec la gauche mais que cette alliance était de nature conflictuelle parce que partie prenante du champ politique blanc. A cela, nous ajoutions que tout mouvement progressiste qui ne serait pas anti impérialiste était condamné à être aspiré par le nationalisme et le chauvinisme qui a caractérisé par le passé l’évolution du mouvement ouvrier français. Ni le féminisme, ni le mouvement LGBT ne peuvent échapper à cette destinée s’ils ne se tournent pas clairement vers des projets résolument antilibéraux et anti impérialistes. Le résultat est là : il s’appelle fémonationalisme et homonationalisme. Des notions qui brulent les doigts du ventre mou tant il est vrai qu’il – le ventre mou – n’est pas tout à fait étranger à l’avènement de ces concepts.

« Autrement dit, selon Sadri Khiari et selon Massad, l’homosexualité dite occidentale n’existerait pas dans le monde arabe et musulman où les hommes se contenteraient d’embrassades et d’accolades sans pratiquer la moindre pénétration anale ».

Délire. Sadri Khiari n’a jamais écrit sur la sexualité. JAMAIS. Je suis la seule au PIR à m’être penchée sur ces questions. Quant au reste, c’est tellement bête que j’ai un peu honte de devoir rétablir une vérité élémentaire. Mais plus prosaïquement, je me demande si elle ne nous prend pas pour des cons. A moins que ce ne soit ses lecteurs ?

« L’homosexualité ne serait donc pas un phénomène universel mais un luxe réservé à une élite coloniale et l’islamisme serait la conséquence des mauvais traitements infligés par les homosexuels occidentaux aux homophiles du monde arabe. Et bien entendu, pour énoncer de telles inepties, Massad se réclamait de Foucault et de Said. »

Délire. On se pince : l’homosexualité comme luxe réservé à une élite ? L’islamisme comme conséquence des mauvais traitements infligés par les homosexuels occidentaux ? Et ce serait une thèse soutenue par Massad et Khiari, l’un professeur à la Columbia University et auteur du remarquable « Desiring arabs », l’autre militant respecté de toute la gauche tunisienne ? A ce stade d’approximations et de grossièretés, c’est au Seuil qu’il faut demander des comptes.

Enfiévrée,  Roudineso poursuit : « Selon Bouteldja, l’homophobie des dominés serait donc l’expression positive d’une résistance à l’homoracialisme blanc. »

Délire. Bouteldja a juste dit que l’homophobie, tout comme l’antisémitisme ou les formes de négrophobies non blanches étaient des formes d’ « ensauvagement » des indigènes[3]. On est très loin d’une « expression positive d’une résistance ». Mais au diable les nuances hein ?

« Pour le dire autrement, les deux fondateurs du PIR justifiaient l’expression la plus sauvage de la haine islamique envers l’homosexualité. » Ha.

« Enfin, point d’orgue de cette radicalité, Bouteldja déclarera à l’occasion de la tuerie de Montauban au cours de laquelle Mohamed Merah avait assassiné des enfants juifs : Mohamed Merah c’est moi, le pire c’est que c’est vrai. » Délire. Roudinesco dont on vient de comprendre qu’elle ne lit les phrases qu’à moitié n’a donc pas fait l’effort de lire cette intervention jusqu’au bout. Si elle l’avait fait, elle aurait fait une découverte surprenante : Ce texte condamnait Mohamed Merah sans appel mais engageait la responsabilité de toute la société[4]. Toute forme de bonne conscience y était éradiquée. Il suffit pour s’en convaincre de le lire en entier ce que Roudinesco (avec Gilles Clavreul, le Printemps républicain ou encore Marianne) n’a pas fait. Ou alors, elle l’a fait, mais ce qu’elle a lu l’a tellement bousculée qu’elle a failli perdre ses illusions sur elle-même. Aussitôt lu, aussitôt évacué de son esprit. La chasse d’eau tirée, elle pouvait retrouver son miroir : « Miroir, mon beau miroir… ».

Dans un essai publié en 2016, véritable bréviaire de l’indigénisme antirépublicain et identitaire, Bouteldja instaurait un séparatisme radical entre ce qu’elle appelait les blancs et les juifs d’un côté (désignés par le pronom « vous ») et les indigènes de l’autre (« appelés « nous »).

Délire : Faut-il comprendre que Roudinesco est un être abstrait sans appartenance ? Qu’elle n’a jamais dit « nous les femmes » par exemple ? Qu’elle s’offusquerait si une personne victime d’antisémitisme disait « nous les Juif » ? Faut-il comprendre qu’en tant qu’historienne de la psychanalyse, elle ne sait pas ce qu’ Octave Mannoni avait mis en évidence, à savoir que le déni identitaire de l’être opprimé ne fait que prolonger sa névrose ? Ne s’interroge-t-elle pas comme sa consoeur, Sophie Mendelsohn[5] : « Qui sont ces psychanalystes qui connaissent bien le prix subjectif payé pour s’assimiler, le prix payé pour faire fonctionner cette solution universaliste contre soi-même et garantir ainsi que celles et ceux à qui elle profite ne soient pas dérangé.e.s ? Qui sont-ils/elles, puisque pour mesurer le prix payé et les désordres ainsi créés, il faudrait commencer par pouvoir entendre que c’est précisément l’impératif d’assimilation qui impose, pour pouvoir parler des désordres qu’il occasionne, d’avoir précisément à le faire comme juif ou musulman ? »

« Quant aux juifs de la diaspora, façon Bouteldja, ils n’étaient que des sionistes de capitulation face à un régime d’apartheid, manière de renier leurs frères juifs exterminés par les nazis ».

Délire. Sur les options idéologiques qui s’offrent aux Juifs, voici ce que j’écris page 51 : « Je suis bien obligée de le reconnaître, vos choix idéologiques, bien que disparates, sont déterminés par votre condition. C’est ce doute qui vous fait internationalistes. C’est ce doute qui vous fait sionistes. Et c’est ce même doute qui vous fait apologistes du mythe républicain. » Ce qui signifie que pour moi, les Juifs ne sont pas réductibles au sionisme puisque historiquement ils ont fait des choix politiques contraires et qu’une partie d’entre eux continue de le faire. C’est précisément parce que l’horizon sioniste n’est pas le seul que le livre envisage l’amour révolutionnaire avec ce groupe singulier de « racisés ».

En quelques chapitres, l’auteure fabriquait ainsi un monument d’ignorance où se mêlait la haine des juifs, des blancs, des arabes et des noirs et surtout d’elle-même. Parce que le sous titre du livre : « Pour une politique de l’amour révolutionnaire » n’était qu’une ruse pour tromper les braves gens comme Roudinesco qui contrairement à Bouteldja n’est qu’amour et bonté.

Il s’agissait désormais pour les indigènes d’inventer un racisme de l’estime de soi, un racisme protecteur prônant la « non mixité  raciale », principe hiérarchique selon lequel un blanc quel qu’il soit devrait être banni de toute expérience de vie avec les Noirs puisque par essence tout homme blanc serait « dominant ».

Délire. En préambule de mon livre, j’écris : « Les catégories que j’utilise : «Blancs», «Juifs», «Femmes indigènes» et «Indigènes » sont sociales et politiques. Elles sont des produits de l’histoire moderne au même titre qu’«ouvriers» ou «femmes». Elles n’informent aucunement sur la subjectivité ou un quelconque déterminisme biologique des individus mais sur leur condition et leur statut. » Tout le contraire de l’essence en somme. Pas très sérieux le Seuil.

« On n’en finirait pas d ‘énumérer les propos fous de cet ouvrage où sont repris ad nauseam, les stéréotypes les plus sinistres de la haine de l’autre et du séparatisme entre les races : contre les femmes noires qui ne doivent pas porter plainte contre les violeurs noirs, contre les homosexuels traités de « tarlouzes », contre les « juifs » etc. »

Délire. Elisabeth Roudinesco se vante d’avoir tout lu sur la littérature décoloniale. Or, elle ignore de manière assez embarrassantes les débats historiques des féministes noires pour lesquelles la question de porter plainte contre un agresseur noir a été et est toujours l’objet d’une discussion riche, vive et houleuse que personne, pas même Roudinesco, ne peut réduire à un choix moral. Une fois de plus, une description ne vaut pas prescription. En revanche, cela détermine le poids du racisme dans les choix et non choix des femmes. Quant au fait que j’aurais traité les homosexuels de « tarlouzes », il suffit d’ouvrir mon livre à la page 82 où le mot « tarlouze » est entre guillemets. Ce qui signifie – pour qui maitrise les règles d’écriture -– que le propos est rapporté et que l’auteure (c’est à dire moi) ne l’endosse pas. A ce niveau de calomnie, je reconnais qu’il ne s’agit là que d’un détail perdu dans le vaste océan des élucubrations de la dame.

« Voilà où mène la revendication identitaire racistes dans sa forme la plus extrême : faire corps avec le discours de ce que l’on prétend dénoncer. »

Délire. Je ne suis pas psy, mais à la lecture de tout ce qui précède, je ne pense pas l’insulter si je dis, comme les enfants en cours de récréation : « C’est celui qui le dit, qui l’est ! »

Et elle conclut avec ce cri de détresse : Faut-il avoir perdu la tête pour trouver superbe cet appel au crime « fusillez Sartre ! »

Je ne sais pas si « fusiller » un homme mort depuis quarante ans est un crime. Je laisse le lecteur juge. En revanche, je sais que Roudinesco a commis un certain nombre de délits moraux dont celui qui consiste à piétiner la vérité sans scrupule ni décence. Et d’une certaine manière, sans dignité. Cela ne la distingue en rien des adversaires qu’elle prétend combattre, qu’ils s’appellent Pierre-André Taguieff, Michel Onfray ou Eric Zemmour. Pourtant, à ce degré de malhonnêteté, il n’est pas inintéressant de s’interroger sur ses motivations (pulsions ?) profondes mais aussi sur l’industrie médiatique qui permet de telles dérives. Et si c’était à la psychanalyse de nous livrer quelques pistes d’explication ? Après tout, ce sont ces supposées pulsions narcissiques qui, selon Roudinesco, éclairent d’un jour nouveau ce nouvel identitarisme, « communautaire » et « séparatiste » revendiqué par les ennemis de l’universalisme (c’est à dire nous). Pourtant, Freud avait bien identifié en 1930 dans « Malaise dans la culture » que l’universalisme ne sert qu’à nourrir une « croyance qui arrange afin d’occulter un savoir qui dérange ».  En d’autres termes, si l’illusion universaliste soulage la conscience européenne, celle-ci n’en est pas moins contrariée par la réalité coloniale et/ou raciale. Et c’est bien ce non renoncement à la croyance universaliste qui transpire dans chaque ligne de « Soi-même comme un roi » quand celle-ci est rattrapée par la réalité matérielle et implacable des structures coloniales. Il n’y a pas plus d’identitaires décoloniaux qu’il n’y a des licornes bleues. Il y a en revanche un « malaise » chez les universalistes qui ressemble de plus en plus à une panique morale. Faut-il que les trahisons du ventre mou soient à ce point inavouables qu’il faille, coute que coute, inventer des monstres ? Des monstres tellement hideux qu’ils seraient les seuls à pouvoir, par le contraste qu’ils offrent, dissiper ce pesant « malaise dans la culture », fut-il celui d’une reine. Une reine qui avait déclaré il n’y a pas si longtemps : « On ne peut pas admettre, quand on est historien, que la recherche des faits vrais soit remplacée par des rumeurs, des inventions, n’importe quoi »[6]. Elle parlait de la rigueur intellectuelle de Michel Onfray qui venait de commettre un brûlot anti-Freud.

Vous avez dit « malaise » ?

Houria Bouteldja

[1] https://histoirecoloniale.net/Le-groupe-neomaccarthyste-intitule-Observatoire-du-decolonialisme-dispense-une.html?fbclid=IwAR1RdMjnOEjpdvanF4Avu1ZvrwIiTwE526g5_dU-2MV65BHTAyp-Cx9BFXk

[2] https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-du-week-end/l-invite-du-week-end-07-mars-2021?fbclid=IwAR2CC_kV6de9kjvWTpS9wqnxIlgJvNeYhF-s1qmrIcRjTGPpyKqW9LzfMV8

[3] http://indigenes-republique.fr/de-linnocence-blanche-et-de-lensauvagement-indigene-ne-pas-reveiller-le-monstre-qui-sommeille/

[4] http://indigenes-republique.fr/mohamed-merah-et-moi/

[5] Auteure avec Livio Boni de « La vie psychique du racisme aux éditions la Découverte et de : https://aoc.media/opinion/2021/06/28/malaise-dans-la-culture-et-culture-du-malaise/

[6] https://www.youtube.com/watch?v=NiXLVnaiJbs

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