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Savoir reconnaître les sorcières de son temps

A l'occasion du 8 mars 2021, Houria Bouteldja et Mirabelle Thouvenot ont publié ces deux éditos sur le site du QG décolonial.

Nous nous appellons Rokhaya Diallo, Amal Bentounsi, Danièle Obono, Assa Traoré, Maboula Soumahoro, Françoise Vergès, Ismahane Chouder, Camélia Jordana, Houria Bouteldja… Nous militons pour notre part de dignité mais sommes victimes de campagnes diffamatoires dans les médias néo-conservateurs ou d’extrême droite, montrées du doigt comme des délinquantes, violemment attaquées, parfois menacées. La plupart du temps, nos propos sont déformés et notre désir de justice moqué et interprété comme une stratégie de victimisation. 

Pourtant, en nous engageant dans l’arène politique nous mettons à mal les récits dominants qui nous assignent à une condition d’éternelles victimes : celles d’un patriarcat exotique et redoutable et de régimes d’oppression si sexistes qu’ils font passer le patriarcat blanc, pourtant structurel, pour un moindre mal.

N’est-ce pas là un drôle de paradoxe ? Supposément soumises, nous recevons un soutien indéfectible des grands ténors de la parole publique, combattantes contre le racisme et refusant d’ethniciser le sexisme, nous nous transformons en « provocatrices » et voyons déverser sur nous insultes et calomnies.

Si les réactionnaires et fachos de tous poils n’hésitent pas à user de tous les moyens pour nous disqualifier, le camp de l’émancipation se tait honteusement, gagné par une partie des arguments à charge contre nous, par manque de lucidité ou tout simplement par manque de courage. La gauche radicale et les féministes en particulier sont dans leur grande majorité silencieuses. On se souvient de l’absence coupable et inexpliquée des organisations féministes lors de la première Marche de la dignité pourtant exclusivement dirigée par des femmes[1]. Pire, elles vont parfois jusqu’à ajouter leurs voix à la cabale. Annie Sugier, présidente de la ligue du droit international des femmes, s’est récemment distinguée dans ce sens en attaquant Assa Traoré coupable à ses yeux de faire le jeu du patriarcat africain[2]

Pourtant, il existe un féminisme antiraciste, certes minoritaire, qui a su prendre position contre la loi islamophobe de mars 2004 ou qui s’est manifesté çà et là pour soutenir une Rokhaya Diallo malmenée par quelque mairesse du 20ème ou pour exprimer leur solidarité aux mères du Mantois mobilisées pour leurs enfants humiliés par la police[3]. Mais celui-ci peine à s’imposer tant il est marginal. Il serait pourtant grand temps de porter sa voix contre l’imposture, la censure, la calomnie et le dénigrement de ces femmes qui sont autant d’ingrédients de la chasse aux sorcières de notre temps. Celle-ci est éminemment raciste et sexiste, et ces attaques publiques récurrentes à l’encontre des militantes non-blanches doivent suffire à se positionner. Si les discussions parfois vives engagées dans les milieux militants de gauche, du féminisme et de l’antiracisme révèlent des désaccords politiques et stratégiques, parfois des oppositions franches, celles-ci ne devraient pas remettre en cause la nécessaire dénonciation de ces offensives racistes. Le désaccord et la joute sont mêmes permis pour ne pas dire salutaires. Le féminisme blanc est traversé par de nombreuses contradictions et de nombreux conflits. Pour autant, laisser les ennemis les plus radicalement opposées aux projets d’émancipation décider qui est fréquentable et qui ne l’est pas, désigner qui sont les bonnes et les mauvaises femmes est une erreur politique que le féminisme matérialiste finira par payer très cher. Il est grand temps de politiser les contradictions et de soutenir que les conflits politiques et stratégiques qui traversent le mouvement féministe ne doivent en aucune manière mener à une convergence de position aux côtés des médias mainstream, de l’extrême-droite et de la frange sécuritaire du gouvernement et de la classe politique.

L’emploi croissant de l’expression « islamo-gauchisme » et les attaques du gouvernement à l’égard des sciences sociales sur l’intersectionnalité et les rapports sociaux de race témoignent de l’intensité de cette chasse aux sorcières, qui s’étend au-delà des militants de l’antiracisme qualifiés sans cesse d’ « indigénistes » et de « racialistes ». Toute proportion gardée, il n’est pas anodin de constater la violence inouïe des attaques outre-Atlantique contre les « women of color » que sont Alexandria Ocasio-Cortez, Ilhan Omar, Rashida Tlaib, Ayanna Pressley. On se souvient de la polémique déclenchée par Donald Trump qui, choqué par leur « insolence » les avait invitées à « rentrer chez elles ». Si les militantes françaises « of color » sont très loin de la puissance de frappe de leurs sœurs étasuniennes et si les parallèles ont leurs limites, on ne peut qu’être saisis par la similitude des attaques. Des femmes indigènes à rebours du rôle qui leur est assigné, opposées à l’injustice et portant le combat antiraciste et anti-impérialiste est systématiquement vécu comme une provocation à l’ordre blanc.

Alors que les féministes les plus lucides redécouvrent et s’enorgueillissent d’avoir comme ancêtres ces sorcières que les premiers temps du capitalisme a livrées au bucher, on s’étonne de leur absence de discernement quand il s’agit de reconnaître les sorcières des temps présents.  Faut-il y voir encore une vanité blanche ? Le statut de sorcière serait-il à ce point prisé que les femmes indigènes en seraient exclues ?

Houria Bouteldja


[1] http://indigenes-republique.fr/nous-serons-des-mendiants-tant-que-nous-ne-penserons-pas-la-question-du-pouvoir/

[2] https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/01/09/lettre-a-assa-traore-la-lutte-contre-le-racisme-ne-doit-pas-occulter-la-lutte-contre-les-violences-faites-aux-femmes_6065683_3232.html

[3] http://www.contretemps.eu/feministes-marche-mamans-mantes-la-jolie/

La Sororité a un prix et il nous faut la mériter.

Commençons par des gestes qui comptent : le courage d’une Amal Bentounsi défiant une manifestation de policiers au nom de la mémoire des familles de victimes ; la dignité de Rokhaya Diallo face à la laideur infamante d'un Pascal Bruckner ; la puissance d'une Maboula Soumahoro qui fait s'étrangler de haine un Finkielkraut ; la lucidité d'une Assa Traore qui refuse de livrer son père aux injonctions du fémonationalisme ; la générosité sans concession d'une Houria Bouteldja qui, face à la barbarie, est capable de faire une offre d’amour révolutionnaire.

Ces femmes sont, depuis des années, au-devant des luttes antiracistes. Avec l’énergie du désespoir, elles ne baissent pas les yeux et tiennent bon, dans l’adversité la plus débridée.

Ces femmes, qui se battent pour leur dignité et celle des leurs, font l'objet d'attaques permanentes dans les médias réactionnaires, de harcèlement sur les réseaux sociaux et de menaces de mort. Les méthodes employées pour discréditer ces militantes et leur pensée ont tout d’une mise à prix : on affiche leurs visages et leurs noms dans les journaux, on leur envoie des menaces, on interpelle leurs employeurs pour demander leur licenciement, on les assigne devant la justice. Pour cela, on active abondamment le régime du mensonge, lequel par effet de répétition transforme la diffamation en vérité… autant de méthodes flirtant avec le fascisme. Si ces attaques visent le cœur de leur lutte contre le racisme systémique et la perpétuation du colonialisme, il ne nous aura pas échappé que ce sont principalement des femmes qui font l’objet d’un tel niveau de haine et de violence. En cela, leur défense devrait s’imposer à nous, militantes féministes qui avons à cœur de ne pas oublier notre histoire.

Car ces méthodes ne sont pas sans rappeler une époque lointaine, mais qui continue d’habiter nos corps, celle de l’inquisition et des chasses aux sorcières. Ce moment singulier de l’histoire à partir duquel s’est constitué le capitalisme patriarcal, lui-même concomitant de la conquête coloniale du monde. Sauf à se complaire dans une posture romantique, la référence à cette histoire nous oblige : elle doit nous mettre en mouvement pour considérer ce qui constitue notre réalité contemporaine. Les histoires qui nous habitent et que nous nous racontons n’ont d’importance que si elles permettent de penser et retravailler notre présent. Si, comme l’écrit la sorcière néo-païenne et activiste politique Starhawk, « la fumée des sorcières brûlées est encore dans nos narines »[1], cette histoire dont nous gardons la mémoire sur de multiples modes doit nous faire considérer que les inquisiteurs sont toujours parmi nous. Et que l’objet de leur haine, en particulier dirigée contre les femmes de l’antiracisme politique, est probablement le signe que se joue là une puissance des actes et de la pensée qui devrait nous inviter à donner corps à une solidarité politique qui ne laisse aucune prise à l’anathème.

Alors que les forces réactionnaires se déchaînent, que les fronts de luttes se démultiplient, que les catastrophes, tant sociales, politiques qu’écologiques sont notre présent, nous n’avons plus le temps de nous retrancher derrière des « oui, mais… » embarrassés. Nos silences gênés ne nous protègent plus, si tant est qu’ils nous ont protégées un jour. Pire, ils renforcent les pouvoirs en place et la nécropolitique qui en est le fondement, ceux-là mêmes que nous pensons combattre au quotidien. Et déjà, alors même que les prises de paroles en soutien de ces militantes se font rares ou toujours « à condition de », nous voyons fondre sur nous le sceau de l’infamie. Nous avons encore le loisir d’en rire parfois, renvoyant nos détracteurs à leur ridicule. Mais l’étau se resserre et nous sentons bien que nous manquons d’air.

Si réellement nous croyons à la possibilité de la « sororité », alors il s’agit de s’y risquer. Sans cela, elle ne sera jamais qu’une valeur vague que le capitalisme patriarcal aura tôt fait de digérer pour mieux la recracher comme un leitmotiv mercantile et vampirisé dans la bouche d’une Marlène Schiappa. Comme tous ces mots que nous n’habitons pas mais que nous brandissons comme s’ils se suffisaient à eux-mêmes, la sororité ne sera qu’une énième machine à produire de la séparation.

Cette solidarité politique ne peut se satisfaire d’une plate dénonciation ou d’une vague indignation. Elle ne peut se contenter d’intégrer du bout des lèvres ce que nous ont légué les voix afro-féministes notamment, en prenant soin de réduire l’intersectionnalité à un simple constat sociologique afin de mieux le ramener dans le champ pratique et théorique confortable de « l’oppression commune ». bell hooks suggérait que la Sororité n’était pas un préalable, mais devait être « un objectif révolutionnaire pour lequel les femmes devraient travailler et se battre »[2]. Cette mise au travail implique une prise de risque commune : celle de mettre en échec par nos solidarités affichées les pouvoirs qui nous tuent à petit feu mais sûrement. Mais aussi celle d’activer d’autres lignes de ruptures, embrassant le déplacement de nos frontières conscientes ou inconscientes (la question coloniale en est une de taille) pour fabriquer des territoires imaginaires d’où penser, agir et respirer.

Comme à tant de moments de l’histoire des luttes, des femmes sont là, engageant leur corps et leur cœur dans une bataille qui met en jeu la possibilité d’un monde vivant et désirable. Des empêcheuses de tourner en rond, des emmerdeuses, des casseuses d’ambiance… Y compris dans nos espaces temps. Et nous pouvons leur en être reconnaissantes. De là où elles parlent et agissent, elles contribuent à épaissir les histoires, à densifier le monde et à lutter contre des forces qui nous tiennent - toutes - en joue.

Elles s’appellent Rokhayia Diallo, Amal Bentounsi, Assa Traore, Ismahane Chouder, Danièle Obono, Françoise Vergès, Maboula Soumahoro, Houria Bouteldja.

De notre place et en honorant la leur, nous pourrions enfin apprendre à être leurs sœurs et découvrir la joie qui en résulte.

Mirabelle Thouvenot


[1] Starhawk, Rêver l’obscur. Femmes, magie et politique, Ed. Cambourakis, collection Sorcières, 2015

[2] bell hooks, De la Marge au centre. Théorie féministe, Ed. Cambourakis, collection Sorcières, 2017.

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