Soutien

Petite Blanche riposte à l'incendie Enthoven / les Indigènes, les bateleurs et nous

Publié le 10 août 2022 sur le blog de Médiapart de Camille Escudero.

2018 : Houria Bouteldja amorce une réflexion pour construire une "Alliance des Beaufs et des Barbares" ( ou Petits Blancs et Indigènes) / Août 2022 : Raphaël. Enthoven tweete qu'H.Bouteldja est l'enfant de Soral et Zemmour. Une petite blanche épuisée s'interroge > De qui Houria Bouteldja est-elle la fille, la sœur, la voisine, la camarade de classe, la concitoyenne, l’alliée ?

C’est dans l’odeur brûlée, portée par le vent nord-est depuis les Monts d’Arrée encore fumants, que ces mots se posent.

C’est après une journée à assurer la traversée de travailleurs, touristes, marchandises entre la France continentale et un bout de terre à fleur d’eau, prêt à disparaître, que je me retrouve à devoir immanquablement donner le change à un tweet dégueulasse, où un machin nommé Raphaël Enthoven décide de ne pas nous laisser penser tranquille.

Nous, les Petits Blancs.

Mais voilà, Enthoven est à l’image de ce campeur qui s’essuyant les fesses après avoir déféqué dans la lande, veut brûler son papier hygiénique et, en toute bonnasse candeur, embrase le champ médiatique, vouant ainsi aux flammes les nourritures qu’il digère si mal.

Ces quelques mots tendent, donc, juste à rappeler de quoi nous sommes la cendre.

Oui, je suis une Petite Blanche. Non parce que Houria Bouteldja l’a dit ; et encore moins par les logorrhées moisies d'un Soral ou Zemmour dont j’ignore tout et dont je me foutrais volontiers si les plateaux ne se faisaient l’écho de leurs pitoyables numéros de claquettes racistes… tout comme ceux de Raphaël Enthoven du reste, avec les répercussions que nous savons dans l’espace électoral de nos existences.

Je suis une Petite Blanche parce que l’histoire a fait de moi la fille d’un Etat Nation, qui a instauré le code de l’indigénat dans ses colonies : de facto, ses natifs de type causasien (terminologie encore employée au fichier Canonge de la police française) sont devenus des Blancs. Les enfants de ces Indigènes sont venus puis sont nés dans une France florissante en mal de main d’œuvre peu qualifiée et corvéable à merci. Même le plus vétilleux des universalistes peut admettre avec un minimum d’honnêteté, que ces enfants-là, bien que Français, sont maltraités, humiliés, si ce n’est tués quand ils ne sont pas touchés par le mirage républicain méritocratique (que d’aucun.e appelle « intégration »). A n’en pas douter, voilà de quelle histoire Houria Bouteldja est la fille, la sœur, la cousine, et aujourd’hui la mère, la tante. Une histoire de colonne vertébrale qui se redresse, déterminée à regarder en face son pays, la France, sans honte aucune.

Je suis une Petite Blanche dans la France raciste contemporaine comme il a existé des « petits colons ». Pas des gros machins à gros capital mais des petits agents de la matrice raciste hexagonale, avec des portefeuilles pas bien gros : zéro capital si ce n’est la couleur de peau. Je fais partie de ces ploucs, péquenauds, bouseux, cul-terreux, malheureux, gens qui n’ont pas de dehors, prolos, armée noire, vermine de PMU, beaufs... Mais avec une blanchité qui me sauve à chaque crime policier, à chaque corps noyé en Méditerranée, à chaque petite et grande humiliation que l’administration française inflige à un non-blanc, à chaque bombe larguée dans un pays du Sud global. Petite Blanche de l’école publique qui a eu pour copine des bacs à sable, voisine, camarade de classe, Houria Bouteldja, ses frères, ses sœurs, … bref, les Indigènes de la République.

Nous voici rendus à l’âge adulte, bien décidés à penser nos communs : à les penser tantôt ensemble, tantôt séparément. Bien décidés à nous faire des passes, à faire bouger nos lignes, à marquer des essais dans la boue contre ceux qui voudraient nous séparer, alors que tout crame autour de nous. Houria Bouteldja , en évoquant nos danses et nos chants perdus, ne déplore à aucun moment leur absence : elle nous invite, nous les Petits Blancs, ploucs, pequenauds, bouseux, cul-terreux, malheureux, gens qui n’ont pas de dehors, prolos , armée noire, vermine de PMU, beaufs - et pas le bon bourgeois blanc qui incruste sa graisse intellectuelle dès qu’on cause culture - , elle nous invite donc à penser les espaces où ces trésors sont vivants, sous perfusion, à l’agonie, irrémédiablement perdus, éteints … et qui pourtant respirent encore. Non pour les faire revivre dans une nostalgie mortifère, mais pour que nous puissions trouver des leviers qui nous déligoteraient d’une identité nationale toute entière contenue dans l’appartenance à un drapeau tricolore brandi comme rempart à l’étranger non-blanc, non-chrétien. Les propos d’Houria Bouteldja nous obligent à plonger dans nos entrailles pour que nous extirpions de nos mémoires tout ce qui reste d’indécrottablement étranger à l’impérialisme français, tout ce qui nous sauvera de la blanchité promise.

Un exemple.

Comme beaucoup de petites filles blanches françaises, j'ai pris des cours de danse classique. Un jour comme toutes ces petites filles blanches françaises, j'apprends à exécuter le "pas de bourrée". Mon professeur, une auguste dame asséchée et très maquillée, en quête de lignes et d’épures, me lance alors: "quelle horreur ! Tu danses comme une paysanne!!" Je ne dis rien. Je regarde ce visage très maquillé.

Plus tard, j'apprends que la danse classique a puisé ses pas dans les danses populaires de la paysannerie française sous le règne de Louis XIV. Ces danses et ces pas ont été "nettoyés" pour qu'ils soient "élégants" "raffinés"...ainsi nous est parvenu le "pas de bourrée". Le pas de bourrée a gagné Paris avant les Auvergnats, et ses lettres de noblesse, à la seule condition d'être exécuté par des aristocrates dans une prétention scénique à l'élévation.

Dès lors, comme dans cet extrait du ballet  la Fille mal gardée, où la vieille veuve Simone en tablier est tournée en ridicule avec sa danse en sabots, entourée de jeunes paysannes qui habillent leurs pointes de faux sabots, nos danses populaires - de la gavotte à nos farandoles endiablées du 14 juillet - sont au mieux considérées comme de la chair à festival touristique au pire comme une survivance comique de cette manière de fouler la terre avec nos pieds. Voilà où sont passés nos trésors chorégraphiques : dans le mépris séculaire dans lequel nous les tenons, trop peureux d'y déceler les fantômes de nos dignités aux odeurs de fumier.

Dja ! Haut les coeurs! A la jaille ces majuscules que brandissent les philosophes de plateau : l’Homme, l’Humanité, la Vérité, la Vie, la Mort qui n’ont jamais parlé de nous, de nos densités, de nos corps sculptés dans la fange. Ce sont ces majuscules-là qui nous essentialisent. Que s'ouvre à nous le chemin du minuscule, de l’humilité pour ,à la lettre, retrouver le chemin de l’humus, cette matière organique décomposée qui agit comme un arasement, stoppant net le tutoiement des hauteurs.

Aujourd’hui, Houria Bouteldja et chaque Indigène de la République se retrouvent à nos côtés à nous, les Petits Blancs, pour darder les horizons menaçants du fascisme sur lesquels des Raphaël Enthoven caracolent tels d’atroces petits bateleurs avec leurs majuscules, leur papier hygiénique et leurs allumettes.

Nous, les Petits Blancs voyons les Indigènes là, à nos côtés, tandis que nous redécouvrons que parmi les danses bretonnes qui assurent les beaux jours des Fest Noz estivaux peuplés de spectateurs en quête d'une moëlle, le "plinn" , était une danse collective où chacun.e venait dans la maison d’un frère, d'une soeur, d'un.e voisin.e, aplanir, terrasser le sol en terre battue , par la cadence des pieds réunis.

En tant que concitoyens dans les gaz âcres qui brûlent nos yeux et nos gorges, Petits Blancs et Indigènes s’allieront pour fouler ensemble le sol politique de la maison France, en bravant le ridicule de penser qu’il n’est pas trop tard.

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