Extraits inédits,  Livres

Nous attendons la lune - Introduction du livre Nous sommes les Indigènes de la République

2012 - Sadri Khiari et Houria Bouteldja

Nous sommes en décembre 1964. Le 18 décembre. Les dirigeants du Fatah, la principale organisation nationaliste palestinienne, ont décidé d’entamer la lutte armée. Un tournant capital. Une semaine plus tard, à Jérusalem, un groupe de militants s’affaire pour mettre au point la première opération. Quand tout est prêt, ils doivent prévenir leur direction. Quelques mots suffiront : « Nous attendons la lune ». La
« lune », c’est l’aube du 1er janvier.

En ce qui nous concerne, sans oser comparer notre action à celles d’une organisation qui fut aussi prestigieuse que le Fatah, notre (petite) « lune » nous l’avons également attendue au mois de janvier. En janvier 2005, pour être plus précis, lorsque nous avons rendu public l’Appel qui a donné son titre à cet ouvrage.

L’Appel des Indigènes de la république, comme il a été appelé plus tard, nous y avions travaillé pendant plusieurs mois avec de nombreux militants, choisis un peu arbitrairement, il faut le dire, dans les réseaux qui nous semblaient les plus actifs sur le terrain des luttes de l’immigration et des quartiers populaires ; ceux qui s’étaient engagés dans les luttes contre l’islamophobie et contre le racisme, ceux auxquelsles causes de l’anti-impérialisme, de l’anti-colonialisme et, bien sûr, de la solidarité avec le peuple palestinien, étaient particulièrement chères.

C’est alors que, pour nous et tant d’autres, l’aventure a commencé. La formule est niaise, banale à en crever, et pourtant c’est comme cela que nous avons vécu les sept années qui nous séparent de cet Appel. Sept années marquées bien sûr par une offensive sans précédent du Pouvoir blanc pour disloquer les dynamiques de politisation en cours dans les banlieues, désassembler les communautés, différencier et hiérarchiser le néo-indigénat, aspirer les dissidences, coopter, subordonner et clientéliser les militants. Mais sept années pourtant marquées par l’expansion simultanée des espaces de résistance de l’immigration coloniale et de l’influence politico-intellectuelle du courant antiraciste décolonial, tel qu’il s’est affirmé à travers le Mouvement des indigènes de la république, qui s’est érigé en parti en février 2010.

Pour être franc, nous en tirons quelque fierté. Oh, le Parti des indigènes de la république n’est certainement pas une grosse organisation, nos faiblesses sont immenses, nos interrogations plus encore, et nul, parmi nous, ne s’aventurerait aujourd’hui à prétendre que notre parti est la solution toute trouvée à l’existence politique autonome des populations issues de l’immigration coloniale. Nous avons de sérieuses raisons de croire cependant que le formidable écho suscité en 2005 par l’Appel que nous avons lancé n’a pas été qu’un feu de paille circonstanciel. Ainsi, il n’est pas sans signification que ceux-là mêmes qui nous sont hostiles ou qui feignent l’indifférence sont quasiment obligés de se positionner –
explicitement ou implicitement – par rapport aux problématiques et aux thèses que nous avons mis en avant au cours des sept années passées. Dans le champ éditorial, académique, médiatique et politique, il est facile à toute personne honnête de constater que les idées que nous avons défendues concernant les formes présentes de colonialité en France font désormais partie du débat public.

Mais notre plus grande satisfaction est ailleurs. Bien en deçà encore de ce que nous souhaiterions, nous voyons cependant tous les jours, au sein de la jeunesse indigénisée, l’expression plus ou moins confuse et
hésitante des cadres d’interprétation et de la politique qui nous semblent les plus appropriés pour contrer la suprématie blanche. L’intégrationnisme demeure, certes, hégémonique, et il le sera encore
longtemps, mais déjà une ligne de faille s’ébauche qui permet d’entrevoir la possibilité de dépasser les pesanteurs des expériences passées des luttes de l’immigration, cantonnées à l’exigence de l’égalité des droits et de la reconnaissance culturelle, dans un cadre républicain inchangé. Une stratégie de libération, fondement d’une force politique indigène autonome, commence désormais à faire sens, même si cet horizon reste encore largement minoritaire.


Pour tout dire, la raison principale d’un tel progrès se trouve en dehors de nous. Ou plutôt disons que l’apparition du mouvement des indigènes de la république et l’expansion de son influence ne peuvent s’expliquer en dehors d’un contexte politique que très schématiquement nous pourrions résumer ainsi : d’une part, ce que nous avons appelé la contre-révolution coloniale 1 , avec à l’échelle internationale l’offensive impériale revêtue du manteau de la « guerre des civilisations » et sur le plan local l’offensive raciale, dite républicaine et laïque, contre l’immigration et les quartiers populaires, d’autre part, l’extension et la radicalisation des résistances des populations indigénisées, marqués notamment par la révolte des banlieues en novembre 2005. On pourrait bien sûr citer d’autres facteurs explicatifs. Mais, en vérité, peu importe ici les analyses. Ce qu’il faut souligner, c’est l’émergence lente, confuse, mais sûre d’un nouveau type de conscience politique, articulée autour des notions de colonialité et de races - et non plus seulement d’« inégalités » et de « différences » -, qui pose à la société française des interrogations inédites auxquelles ni la matrice nationale républicaine ni le libéralisme de gauche ni l’anticapitalisme d’extrême- gauche ne sont en mesure de répondre sans se questionner eux-mêmes. Ce qui importe également, c’est l’éclosion au sein des indigènes d’une volonté d’avoir leur propre représentation politique et de peser, pour eux-mêmes, dans l’Etat. Ce qui importe, pour le dire brutalement,
c’est d’abord la volonté de ne plus baisser la tête et de regarder l’homme blanc dans les yeux. Et ce n’est certainement pas la tâche la plus facile !

Les Indigènes de la république, comme courant politique, sont à la fois le reflet de cette radicalisation en cours et l’espace où est tentée sa mise en forme politique. Instrument d’intervention dans le champ des
résistances, ce mouvement est également un laboratoire où, à partir de multiples références puisées dans la mémoire des luttes de l’immigration et l’expérience d’autres luttes décoloniales, fermentent de nouvelles idées, où s’expérimentent des pratiques inédites qui, pour certaines d’entre elles, se diffusent progressivement dans l’ensemble du tissu militant. Certes, exprimé ainsi, c’est en dire l’idéal plus que la réalité ; c’est surestimer ce qui a pu être réalisé par rapport à ce qui l’a effectivement été, négliger les difficultés, les échecs, les déceptions et la fragilité qui est la nôtre encore. Ces limites nous en avons bien sûr conscience ; elles nous incitent toujours plus à favoriser les rencontres et les convergences avec d’autres expériences d’organisation et de lutte indigènes. Pour qui nous suit depuis nos débuts, cependant, nous avons de bonnes raisons d’être contents du boulot accompli.

Tout cela, nous aurions voulu donner à le voir à travers ce livre. Mais un livre écrase la réalité, l’ampute de tout ce qui en elle est vivant, mouvant, incertain. Il nous a fallu cependant nous y résoudre. Plus même, il nous a semblé impératif de le faire. Une des grandes faiblesses des luttes de l’immigration, c’est la perte de mémoire et de transmission. Quelques écrits demeurent, des images, de rares films, conçus généralement pour témoigner et non penser la politique d’un point de vue qui est le nôtre2. Les expériences se succèdent depuis plus de quarante ans et s’évanouissent sans laisser de traces, interdisant l’accumulation et la réflexion critique. Ce manque nous l’avons ressenti depuis les premiers pas de notre mouvement. Nous nous réclamions d’un héritage dont ne nous sont parvenus que des bribes de souvenirs éparpillés chez les plus âgés d’entre nous et d’autres militants que nous avons cotoyés. Trop
peu pour bénéficier des savoirs militants de ceux qui nous ont précédés, trop peu pour en éviter les erreurs. Bien que l’expérience des Indigènes de la république soit relativement jeune, il nous a donc semblé utile d’en faire le point, de faire connaître à d’autres, aujourd’hui ou demain, certaines dimensions au moins de notre parcours.

Si quelques textes publiés ici sont des textes d’intervention immédiate, liés à la conjoncture ou à des événements particuliers, nous avons privilégié, cependant, les écrits qui ont contribué à l’élaboration d’une stratégie politique propre aux indigènes. Nous sommes convaincus en effet que la faiblesse de la réflexion stratégique, pour partie expression de l’exclusion raciale du champ politique, est un handicap majeur qui contribue à cantonner les populations issues de l’immigration coloniale en dehors de la politique et à restreindre leurs perspectives de résistance à un intégrationnisme sans issu, oscillant entre les chuchotements prudents de ceux qui jettent l’éponge et les cris dans le
vide du radicalisme autoproclamé.

Nous interroger sérieusement sur la stratégie nous paraît d’autant plus importante qu’à l’heure où nous écrivons ces lignes, la passation des pouvoirs vient d’avoir lieu. A la tête de l’Etat, le socialiste François
Hollande succède à Nicolas Sarkozy. Nous avons plus d’une raison d’être satisfait de la défaite de celui qui, plus qu’aucun autre responsable politique avant lui, s’est attaqué à l’immigration et aux quartiers. Mais nous avons aussi plus d’une raison pour n’accorder aucune confiance au représentant du Parti socialiste. Une fois de plus, les indigènes ont été omniprésents dans la campagne électorale. Une fois de plus, cependant, ils l’ont été comme « objet » et non pas comme « sujet ». L’un de nos espoirs, en publiant ce livre, est qu’il contribue à définir une orientation pour le quinquennat qui s’ouvre est qu’il participe de l'émergence d'une force politique indigène capable aux prochaines élections présidentielles
d'exister en tant que pôle autonome.

Destiné en premier lieu à ceux qui partagent nos combats, ce livre a également pour ambition d’intéresser un public plus large. Si dans d’autres pays européens, aux Etats-Unis ou au Canada, notre
expérience suscite l’intérêt des militants et des chercheurs, force est de constater qu’en France seule une minorité très restreinte au sein de la gauche blanche a jugé bon de se pencher réellement sur nos
propositions et nos réflexions. De nombreux intellectuels nous ont ouvertement critiqué sans rien connaître de notre mouvement que l’Appel de 2005 ou en se référant aux rumeurs qui courent à notre sujet. Les uns et les autres, en vérité, observent les populations issues de l’immigration comme de simples victimes qui n’auraient rien à dire sur elles-mêmes – sinon raconter leurs souffrances individuelles – ni sur la société et encore moins sur la politique et sur leurs résistances. Qu’un groupe de militants de l’immigration se targue de proposer une autre grille d’interprétation des conflits que celles qui dominent à gauche, qu’il veuille penser l’émancipation à partir de sa propre condition et d’abord pour lui-même, qu’il aspire à agir et à s’organiser en toute indépendance leur semble incongru et grossier. Qu’avec aplomb, des indigènes s’autorisent à observer à leur tour les Blancs comme un corps collectif
socialement constitué et doté de privilèges, qu’ils réfléchissent aux mécanismes de reproduction de ce corps, aux idéologies qui le traversent et notamment à l’idéologie de la bonne conscience, qu’ils
fassent la critique sans concession de l’antiracisme européocentriste et de ses pratiques, tout cela leur paraît une marque d’impertinence irrecevable. Que, pire encore, ces mêmes indigènes prétendent manier
la stratégie et la tactique pour détacher du corps collectif blanc des alliés, en neutraliser d’autres, ajuster leur politique en fonction des différenciations et des mouvements d’opinion en son sein, leur paraît
parfaitement obscène. Et, incontestablement, les Indigènes sont obscènes du point de vue de la « politesse » à laquelle ils seraient tenus, de par leur statut racial, de se conformer. Nombreux sont alors les Blancs, militants et intellectuels, qui préfèrent nous rejeter dans l’enfer des groupuscules sectaires, dont il n’est même pas utile de connaître l’action et les réflexions, plutôt que de s’interroger sur l’agacement que nous suscitons en eux. Certains, cependant, impliqués dans les luttes antiracistes ou observateurs honnêtes, suivent un chemin différent. Ce livre, nous l’espérons, leur permettra de trouver quelques réponses à leurs questionnements, les aidera à mieux se comprendre et à mieux comprendre le pourquoi de la démarche qui est la nôtre.

Pour répondre à ces multiples impératifs, nous n’avons pas hésité à publier des documents hétérogènes tant par leurs statuts que dans les thématiques abordées. Outre les textes dont nous sommes les auteurs,
nous avons choisi également de publier des documents émanant des instances de notre organisation ainsi que des articles rédigés par d’autres militants afin de donner une vue d’ensemble, quoique bien
incomplète, des préoccupations qui ont été les nôtres au cours des sept années passées et de leurs évolutions. A travers ces textes, complétés par l’entretien avec nos amis Stella Magliani-Belkacem et Félix Boggio Ewanjé Epée, nous avons tenté à la fois de suivre la trajectoire qui mène du lancement de l’Appel jusqu’à nos jours et de montrer comment, confrontés aux événements, aux commentaires ou critiques dont nous étions l’objet et surtout à notre conviction qu’il fallait aller au-delà de l’activisme et des mobilisations ponctuelles, se sont construits les questions qui nous taraudent ainsi que les éléments de réponse que nous y avons apportés. Ce livre témoigne ainsi de nos hésitations parfois de nos bricolages, de certaines de nos intuitions - travaillées ou laissées en friche -, mais aussi des conclusions auxquelles nous sommes parvenus. On y verra s’exprimer aussi bien la volonté nécessaire de penser par nous-mêmes, d’un point de vue indigènes, c’est-à-dire décolonial, que la difficulté à nous extraire des catégories dominantes et à les dépasser.

Il est d'usage de dire d'un ouvrage qu'il est redevable de beaucoup de monde. C'est souvent une formule de courtoisie. Dans ce cas précis, il s'agit réellement du produit d'une expérience collective. Aussi bien le
contenu des textes publiés que l’entretien auquel nous avons répondu sont le fruit d'une pratique militante et des rencontres multiples qui l'accompagnent. Même s'il ne reflète pas nécessairement la diversité des points de vue qui traversent les Indigènes de la république, ce livre doit donc énormément à tous ceux que nous avons côtoyés depuis 2005 ; les textes qui le composent n’auraient pu être pensés en dehors de l’action multiforme menée, pour un temps seulement ou plus durablement, par tous les militants du mouvement puis du parti des Indigènes de la
république.

Nous nous bornerons, pour terminer, à exprimer notre reconnaissance à tous ceux qui ont contribué à cet ouvrage. A tous ceux dont les textes nous ont permis d’enrichir ce recueil : Youssef Boussoumah, Fatouche Ouassak, Saïd Bouamama, Abousofiane Zenaini, Christine Delphy, Alix Héricord et Laurent Levy. Certains ont suivi d’autres voies que la nôtre mais les articles qu’ils ont écrits dans le cadre des Indigènes de la république font partie intégrante d’un patrimoine qui nous est précieux.

A tous ceux qui ont bien voulu prendre en charge le long et fastidieux travail de retranscription des entretiens : Hasna el-Harrar, Sabbah Zenaini, Merouane Arim, Adeline Brakni, El Maftam et, en particulier,
notre sœur et amie Nadia Bouguerba.

A Stella Maggliani Belkacem et Felix Boggio Ewanjé Epée qui ont accompagné de bout en bout la conception de ce livre et conduit l’entretien avec nous, anticipant nos préoccupations et l’orientation que nous souhaitions lui donner.

A Hassan Mezine qui nous a proposé des centaines de superbes photos, parmi lesquelles il nous a été particulièrement douloureux de faire un choix.

Enfin, nous ne pouvons clore cette liste de remerciements sans penser à nos éditeurs Jérôme Vidal, Clémence Garot et Marion Duval, sans lesquels ce livre n’aurait pas vu le jour.


Sadri Khiari, Houria Bouteldja

1 Voir Sadri Khiari, La contre-révolution coloniale en France. De de Gaulle à Sarkozy, La Fabrique, 2009.

2 A l’exception notable des ouvrages de Said Bouamama et notamment de ceux qu’il a consacré à la Marche pour l’Egalité de décembre 2003. D’autres livres, peu nombreux, ont été publiés sur les luttes de l’immigration et des quartiers mais leur approche est extérieure à l’expérience propre des indigènes.

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