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L'heure noire.

Publié le 8 juin 2020.

"Il y a plus de Blancs que d'Arabes". C'est la réflexion que je me suis faite lorsque je suis allée à place de la Concorde samedi pour soutenir la manifestation appelée par la Brigade Anti Négrophobie. Je ne le dis pas pour le déplorer mais pour le constater. Ce n'est pas une découverte pour nous au PIR. Nous savons que si le racisme a une seule et même colonne vertébrale à l'échelle mondiale (la suprématie blanche ayant déshumanisé tous les peuples non européens lors de sa conquête coloniale), il est compartimenté, il se décline à l'échelle nationale en fonction des groupes qu'il faut maintenir hors du pacte racial, et il organise la concurrence entre eux. Bref, les indigènes sont eux-mêmes hiérarchisés dans l'échelle raciale. La conséquence c'est que la solidarité entre groupes n'est pas spontanée. On le constate aujourd'hui, les mobilisations sont surtout noires et/ou...blanches (la forte présence des Blancs ayant une autre explication). Lors de la manif du 10 novembre 2019 contre l'islamophobie, le constat était du même ordre : très forte présence d'Arabo-musulmans (j'utilise cette terminologie car s'il y a beaucoup de Noirs musulmans, l'islamophobie vise d'abord les Arabes, les Noirs musulmans étant principalement ciblés comme Noirs) et très peu de Noirs. Alors que la présence blanche va là aussi en grandissant. Inutile de préciser ici que ce phénomène se reproduit à l'identique dans les mobilisations Rroms (beaucoup de Rroms, pas mal de Blancs, peu de Noirs et d'Arabes).

Que faut-il en penser ?

1/ La séparation entre les groupes, produit d'une longue histoire, qui se perpétue à l'intérieur des Etats modernes est d'ordre structurel. Elle nous détermine très fortement et ne peut pas être dépassée par simple volontarisme.

2/ La violence policière qui cible les Noirs, les Arabes et les Rroms avec quasiment la même intensité ne suffit pas à nous unir. Cela nécessite une vraie stratégie et un vrai travail en commun comme cela a été tenté avec succès lors des Marches de la dignité. C'est un effort long et patient.

3/ Il y a un impératif à respecter "l'heure" de chaque groupe sans tenter de la dissoudre dans celle des autres au prétexte que nous vivons tous un racisme structurel. Nous vivons actuellement un moment de forte intensité noire. Au moment où le meurtre atroce de George Floyd ébranle les USA et émeut l'opinion internationale jusqu'à provoquer des mobilisations dans tous les pays occidentaux, la tentation est grande pour les indigènes non Noirs de "ramener la couverture à eux" notamment en faisant des parallèles (tout à fait justes par ailleurs) entre le cas Floyd et le cas des Palestiniens. Cette précipitation est maladroite car elle marque une déconsidération de la centralité et même de l'irréductibilité de la question noire qui au moment où elle s'affirme avec toute la force qui la porte depuis tant de siècles, elle ne peut pas et ne doit pas se vivre pour autre chose que ce qu'elle exprime : la dignité noire par les Noirs et pour les Noirs.

Je ne peux ici que saluer la clairvoyance des Palestiniens qui disent ici :

"Ce qui arrive aux Américains noirs doit être reconnu et confirmé dans son propre temps et dans son espace. Ce n'est certainement pas complètement différent de nombreuses réalités de l'oppression qui se produisent partout dans le monde, mais c'est quand même une singularité qui devrait être respectée en tant que telle. Nous devons parler de la lutte des Noirs américains sans les mots " Palestine " et " Israël. Les analogies méritent certainement l'attention et sont importantes pour les deux : mais pas maintenant. En cette période, nous devons prêter attention à la lutte américaine et montrer une vraie solidarité pour centrer leur lutte sans aucun récit. C'est le minimum que nous devrions faire, et c'est la bonne chose à faire." (https://www.haaretz.com/.../.premium-leave-palestine-out...)

4/ Si les autres communautés s'y reconnaissent, qu'elles viennent et qu'elles soutiennent. Si elle ne s'y reconnaissent pas encore, ou peu, c'est que nous avons échoué collectivement a créer cette identification et que le travail reste à faire.

5/ A ce stade, il me semble que les organisations musulmanes qui luttent contre l'islamophobie ont une double responsabilité : Celle d'articuler lutte contre l'islamophobie et lutte contre les violences policières et celle de combattre leur rejet du concept de "race" comme contraire aux idéaux de l'islam. En effet, nous avons en tant que PIR longtemps été confrontés à une forte résistance de la part des organisations musulmanes qui s'entêtent à répéter : l'islam ne connait pas la race, l'islam est universaliste. Ce à quoi nous répondons, c'est justement parce que l'islam ne connait pas la race comme système de division de l'espèce humaine, que les Musulmans doivent combattre "la race" comme système effectif de division de l'humanité d'autant que les sociétés musulmanes sont elles-mêmes et de plus en plus clivées par la race. Du point de vue strictement musulman, agir contre la race, c'est agir pour les idéaux de l'islam. Si ce travail avait été entrepris, il y aurait plus d'"Arabo-musulmans" aux manifs anti-négrophobie et ce serait un pas de plus vers la réalisation d'un monde sans race.

Bref, nous vivons un moment exceptionnel, fruit de centaines d'années de luttes terribles et féroces sur le continent américains dont nous avons collectivement bénéficié tant sur le plan politique, théorique que sensible (Malcolm X, Baldwin, CLR James, Luther King, Black Panthers, Nina Simon...). Pour moi, c'est un héritage de l'humanité, il appartient à tout le monde à la condition sine qua non du respect absolu de l"heure noire".

#AmourRévolutionnaire.

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